LE NARRATEUR : (se tournant vers le public)
Élevez-vous voix de mon âme
Avec l'aurore avec la nuit
Élancez-vous comme la flamme
Répandez-vous comme le bruit
Flottez sur l'aile des nuages
Mêlez-vous aux vents, aux orages
Et dites que l'histoire témoigne
LE GRAND : L'histoire témoigne qu'il était une fois un arbre...
LE MOYEN : Un arbre magique, miraculeux...
LE PETIT : Qui guérissait le malade et habillait le nu...
LE GRAND : Qui procurait la force et la prospérité...
LE MOYEN : À celui qui le travaillait et le protégeait.
LE NARRATEUR : L'histoire témoigne que le travailleur et le protecteur de cet arbre était un père qui ne ressemblait à aucun père. Il vivait avec quatre enfants dont :
LE GRAND: Le Grand.
LE MOYEN : Le Moyen.
LE PETIT : Le Petit.
LE NARRATEUR : Et un débile mental.
LE DÉBILE : (En levant la main) Ha !
LE GRAND : Il aimait cet arbre, il le vénérait.
LE MOYEN : Il faisait tout son possible et son impossible pour son bien-être.
LE PETIT : Et il était prêt à mourir pour le sauver.
LE NARRATEUR : Et la mort l'a choisi un jour... Et avant de quitter cet arbre pour toujours il a réuni ses fils et leur a dit :
LE PÈRE : La coupe de mes jours s'est brisée encore pleine
Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine
Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter
Et l'aile de la mort sur l'airain qui me pleure
En sons entrecoupés frappe ma dernière heure
Faut-il gémir, faut-il chanter ?
Ni l'un ni l'autre puisqu'un jour vous aussi vous partirez
et jusque-là, veuillez mes fils ou plutôt vous devez (en toussant)
prendre soin de votre arbre. Il est votre mère et la mère doit être respectée.
Il est votre personne et la personne doit être digne et il est surtout une redevance
que vous êtes obligés d'acquitter et de confier intacte à vos fils et à vos
neveux. Je veux aussi que vous soyez unis et que vous ne malmeniez pas votre
frère malade (le Débile)... Et si un jour quelque conflit ou le moindre
malentendu survenait entre vous, consultez ce livre (en l'indiquant)
et vos différends s'envoleront. Enfin, mes enfants, l'arbre est une redevance...
Une redevance...
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : (à haute voix) Père !
LE NARRATEUR : Le Père est mort en laissant à ses enfants un arbre divin et une lourde redevance... Et quelle redevance !
LE GRAND : Notre Père mes frères -- que Dieu l'accueille dans son paradis...
LE PETIT et LE MOYEN : Amen.
LE GRAND : ... nous a dit...
LE MOYEN et LE PETIT : ... l'arbre est une redevance.
LE GRAND : Et il a dit encore...
LE GRAND : J'ai dit qu'il a dit...
LE PETIT : (au Moyen) Qu'est-ce qu'il a dit mon Père ?
LE MOYEN : Dieu seul le sait.
LE GRAND : Il a dit qu'on doit être unis, non !
LE MOYEN et LE PETIT : Eh bien oui !
LE GRAND : Et j'ai une très très bonne idée dans ce sens.
LE MOYEN : Une très... très... bonne idée.
LE PETIT : Mais tu n'avais jamais d'idées durant la vie de notre Père.
LE GRAND : Tais-toi et écoute ! Qu'est-ce que vous diriez si on constituait une famille ?
LE MOYEN : Mais nous sommes déjà une famille.
LE GRAND : Ce que je veux dire c'est une famille au sens propre du terme. Une famille civique, civile et civilisée... Une... Une "familiatique".
LE PETIT : La famille, on l'a bien compris. Mais ce "tique", ça m'échappe !
LE MOYEN : Moi aussi.
LE GRAND : Ce "tique", mes frères, contient un grand savoir. Il irise la poli...
LE MOYEN et LE PETIT : ...tique
LE GRAND : Il anise les relations diploma...
LE MOYEN et LE PETIT : ...tiques
LE GRAND : Il favorise les liens socio-économo-éta...
LE MOYEN et LE PETIT : ...tiques.
LE GRAND : Et caeratique, et caeratique, et caeratique.
LE MOYEN et LE PETIT : On n'a encore rien compris !
LE GRAND : Justement mes frères ! C'est ce "rien" que vous n'avez pas compris et que vous ne comprendrez jamais qui me donne le pouvoir, tout le pouvoir de vous commander. Donc, dorénavant tout se fera sous mes ordres, y compris vos rêves et vos cauchemars. Compris ?
LE MOYEN : C'est vrai, ça ? Tout ce baratin pour nous dire que tu es le maître suprême ! Et moi qui croyais que le débile c'était celui-ci ! J'avais tort en fin de compte. Le débile, c'est le Grand Frère.
LE GRAND : Tu dis cela à ton Grand Frère !
LE MOYEN : Il n'y a ni grand, ni petit, nous sommes tous égaux, et d'ailleurs tu ne m'as jamais impressionné. Au contraire, tu me donnes la nausée, tu es sale, je sens déjà l'odeur. Tu me rappelles un âne que j'ai connu, et si tu veux mesurer ta taille, le tapis tranchera.
LE PETIT : (en aérant le Moyen avec une serviette) Tu me plais, Moyen, tu me flattes. Vas-y, arrache-lui le coeur.
LE MOYEN : (au Grand) Je bosserai ta tête, j'en ferai de la viande hachée. Je briserai ta nuque, je causerai l'hémorragie interne dans ton cul et je mettrai le feu dans ton intestin grêle.
LE GRAND : (en s'approchant) Mais nous sommes des frères et non des ennemis.
LE PETIT : Il a peur de toi, tu vois !
LE GRAND : Moi j'ai seulement dit que si...
LE MOYEN : (en pleurant de peur) Je plaisantais avec toi seulement et je jure que jamais je ne recommencerai.
LE GRAND : Qui est le débile ?
LE MOYEN : Moi, moi !
LE GRAND : Qui est le lâche ?
LE MOYEN : Moi, je suis le plus lâche de tous les êtres. Pitié, frère !
LE PETIT : Tu veux le tuer, ou quoi ?
LE GRAND : Tu veux prendre sa place ?
LE PETIT : Non, non moi je sais que tu es digne d'être notre chef.
LE GRAND : (au Moyen) Et toi ?
LE MOYEN : J'atteste que tu es notre chef et qu'il n'est de chef que toi.
LE GRAND : Donc (en rangeant son couteau et en montant sur un tabouret) à partir de cet instant quand je compterai jusqu'à UN gare à celui qui ne sera pas devant moi mais, pour qu'on ne puisse pas dire que votre Grand Frère est égoïste, je vais vous donner aussi une responsabilité.
LE PETIT : Une responsabilité ! (il monte sur le tabouret)
LE GRAND : descends vite !
LE GRAND : (au Moyen) Toi, monte.
LE GRAND : Bien sûr, moi je suis le chef de tous les chefs et de tout ce qui bouge et de tout ce qui ne bouge pas. Toi (au Moyen) tu seras le chef du fruitique et du Petit. Le Petit...
LE PETIT : Moi je vais être le chef du néant, du vent, de mon pantalon peut-être. (en pleurant) Ce n'est pas juste !
LE GRAND : Mais toi, qui t'a dit que tu n'es pas un chef ?
LE PETIT : Et de quoi ? Vous avez tout pris !
LE GRAND : De l'arboritique bien sûr, du travaillatique et du débilitique. As-tu saisi, Petitique ?
LE PETIT : Cinq sur onze Titanique car même moi (en montrant le Débile) j'ai un compte à rendre à cette créature.
LE PETIT : (à ses frères) Faites semblant de dormir, la bête se réveille.
LE DÉBILE : Hé, hé dis toi debout ça ça (ses frères) ... feu (soleil) ... Tra... Tra trava...
LE PETIT : Écoute, écoute. Hier pas feu. Noir. Nuit. Toi dormir, dormir...
LE DÉBILE : Pas feu moi dort.
LE PETIT : Moi, Grand, Moyen, pas dormir.
LE DÉBILE : Pour qui pas dormir toi toi toi.
LE PETIT : Surveille... Surveille arbre.
LE DÉBILE : Arbre sauvé. Arbre marcher ? Toi rit toi.
LE PETIT : Moi rit moi ! Si arbre voler, dormir pas voir.
LE DÉBILE : Toi frapper voleur ?
LE PETIT : Oui ! Tu commences à saisir.
LE DÉBILE : Pourquoi toi pas dit moi debout frapper voleur ?
LE PETIT : Pas voleur seul, beaucoup.
LE DÉBILE : Beaucoup ?
LE PETIT : (en lui faisant peur) Et la goule aussi.
LE DÉBILE : Goule ? Goule manger arbre ? Goule manger bébé pas arbre.
LE PETIT : Et elle a failli manger ta tête aussi, heureusement nous étions éveillés. Maintenant, toi...
LE DÉBILE : Moi surveiller arbre.
LE PETIT : (en criant) Pas surveiller mais travailler. (en lui tendant une sape) Tiens, à toi l'honneur.
LE DÉBILE : Brava un, trava un ! Dis debout, dis debout.
LE PETIT : (Il le fouette) Je te dis travaille, travaille ! Allez ! Vite ! Tu ne veux pas que je sois gentil avec toi, eh !
LE DÉBILE : Moi trava moi.
LE NARRATEUR : Ainsi est l'humanité depuis la création
Malhonnêteté, malice et oppression
Enfer pour esclaves et impuissants
Paradis pour maîtres et puissants
Et le Débile travaille comme une foreuse. Il travaille de tout
son coeur sans plaindre sa tête ou son dos, sans dire mot et si par hasard il
a envie d'un fruit...
LE PETIT : Mais non, avide. Ce que tu fais est un vol débile et c'est puni par toutes les lois. Tu viens de commettre une grave trahison ! Les frères dorment confiants après une dure nuit et toi, tu t'amuses à voler ! Moi qui t'ai toujours défendu ! C'est grave ce que tu as fait, trop grave.
LE DÉBILE : Pardonner toi moi. Moi aime toi. Jure Dieu moi aime toi. Pardonner toi moi.
LE PETIT : D'accord, d'accord moi pardonner toi mais, et pour être sûr que tu ne le referas pas je vais te créer un système.
LE DÉBILE : Qui titem qui ?
LE PETIT : Je vais te le dire, ne t'étonne pas. (il lui montre une corde) C'est quoi ça ?
LE DÉBILE : Fil... Grande fil.
LE PETIT : Et qu'est-ce qu'on fait avec ça ?
LE DÉBILE : Attacher âne, vache, chèvre... pas sauver.
LE PETIT : Bien ! Et il n'y a aucun animal en dehors de toi. Tends ton cou, vite !
LE DÉBILE : Moi vache moi ?
LE PETIT : Toi vache, mule, girafe, chien et tout. (en criant) Ton cou !
LE PETIT : Les pieds maintenant.
LE PETIT : (en le fouettant) Au boulot maintenant !
LE DÉBILE : Moi trava moi.
LE NARRATEUR : Il travaille puisque le travail est sa destinée. Il travaille parce que ses frères veulent qu'il travaille. Il travaille pour ne pas mourir de faim, pour ne pas tendre sa main, pour ne pas sonder les ordures, pour ne pas sauter les murs, et surtout pour que l'arbre vive, et qui cueillera le fruit de son travail ?
LE DÉBILE : Oh, toi voler, toi.
LE MOYEN : Oh, qu'est-ce qu'il dit ! Moi voler moi ! Tu oses traiter ton frère l'homme le plus respectable de l'univers de voleur ! Oh que tu es dangereux toi ! Si tu savais ce que je vais faire avec ce fruit, tu travaillerais jour et nuit et ce ne serait pas encore assez !
LE DÉBILE : Faire qui toi fruit ça ?
LE MOYEN : Ce fruit Grand Frère va le presser et en extraire le jus. Ce jus...
LE DÉBILE : Moi boit.
LE MOYEN : Toi boit toi ! Grand frère boit. Si jus est bon, toi travailler bon. Si jus mauvais toi tricher.
LE DÉBILE : Moi brava pas triche moi.
LE MOYEN : C'est ce que nous allons voir ! (il lui montre un pot) C'est quoi ça ?
LE DÉBILE : Tate.
LE MOYEN : Quoi faire ça ?
LE DÉBILE : Pisse, caca bébé.
LE MOYEN : Non c'est pas ça. C'est démodé ça.
LE DÉBILE : Qui faire ça ? Qui ? Ici ? (il montre le pot) Si non pisse, non caca ?
LE MOYEN : Tu vas travailler, travailler et suer ici. L'eau que tu dégages, ici.
LE DÉBILE : Eau dans tate ? KHKHKH, toi rit cobou toi !
LE MOYEN : (en criant) J'ai dit que tu vas mettre ta putain de sueur ici, tu le fais. Si pot plein toi travailler bien, si pot vide toi grand tricheur.
LE DÉBILE : Ça tate gros ! Ça toi, moi, Chine pas plein.
LE MOYEN : Tu veux une petite tasse ?
LE DÉBILE : petit oui.
LE MOYEN : D'accord. Que dis-tu de ça ? (il lui tend une bassine)
LE DÉBILE : Ça oued, ça !
LE MOYEN : Travaille, tu me donnes la nausée, travaille. (il le fouette)
LE DÉBILE : Ah ! Toi voler toi ! Un faire jus toi. Beaucoup toi voler toi ! Faire jus arbre ?
LE MOYEN : D'accord ! Tu me dis que nous sommes tous des voleurs ! Tu vas voir. Réveillez-vous, mes frères, réveillez-vous ! (il les réveille)
LE GRAND et LE PETIT : Quoi ? Que se passe-t-il ?
LE DÉBILE : Lui
LE MOYEN : Tais-toi ! Ce débile a osé me dire que nous sommes tous des voleurs.
LE GRAND et LE PETIT : Des voleurs, nous ? (ils le frappent)
LE MOYEN : Ça va, ça va, il en a assez eu.
LE GRAND : (au Débile) Qui est le voleur ?
LE DÉBILE : Moi voler moi.
LE GRAND : (en sortant une bande noire et s'adressant au Débile) Lève la tête !
LE GRAND : Que vois-tu à présent ?
LE DÉBILE : Pas feu, pas arbre, pas toi.
LE GRAND : (en levant deux doigts) Ça, c'est combien ?
LE DÉBILE : Un, un, deux.
LE GRAND : Mais c'est pas possible. (au Petit) Serre-lui la bande.
LE GRAND : (en levant deux doigts) Combien à présent ?
LE DÉBILE : Deux.
LE GRAND : Mais il me rend dingue celui-là. (au Petit) Mets tes mains devant ses yeux.
LE GRAND : (en levant deux doigts) Combien tu vois maintenant ?
LE DÉBILE : Deux.
LE GRAND : Je ne crois pas ce que je vois ! Est-ce possible ? (au Moyen) Essaye toi maintenant.
LE MOYEN : (en levant dix doigts) Combien ça ?
LE DÉBILE : Deux.
LE GRAND : Ouf ! J'ai cru que j'étais fou. (avec le fouet) Au travail maintenant débile.
LE NARRATEUR : Du lever au coucher
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : Dépourvu de tout droit
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : La casse dans les jambes
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : La flamme dans les mains
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : La tête baissée
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : Le dos penché
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : Les yeux bandés
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : Les reins bouchés
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Débile bosse
LE NARRATEUR : Il bosse le pauvre
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Il est forcé de bosser
LE NARRATEUR : Et quand la nuit tombe le Débile tombe aussi.
LE GRAND : Un !
LE GRAND : Au rapport messieurs !
LE MOYEN : Moi je lui ai créé un compteur sueuratique pour augmenter la productique et évaluer son travaillatique.
LE PETIT : Tandis que moi, je l'ai attaché comme une chevratique, pour qu'il ne tende pas sa main à l'arboritique.
LE GRAND : Et moi comme vous le savez je lui ai fermé le regardatique avec une belle bandatique pour qu'il ne voie plus du toutique.
LE GRAND : Maintenant, montrez-moi la recettique de vos travaillatiques.
LE MOYEN : Tiens cher chef et frère. (il lui tend deux branches de l'arbre)
LE PETIT : Tiens cher président, tiens. (il lui tend un panier)
LE GRAND : Asseyez-vous !
LE GRAND : (au Petit) Lève-toi !
LE GRAND : Lève tes mains le plus haut que tu pourras.
LE PETIT : Je les ai cachés pour toi. Regarde comme ils sont magnifiques. J'ai voulu te faire une surprise.
LE GRAND : À part ces deux-là, combien en as-tu mangé ?
LE PETIT : Ah non, j'accepte tout sauf que tu doutes de ma fidélité envers toi.
LE GRAND : Mais qui t'a dit que je doute ?
LE PETIT : Je l'ai cru.
LE GRAND : Eh bien tu avais tort car je ne doute pas, mais je suis sûr et certain que tu en as mangé d'autres. (en le menaçant avec son couteau) Combien ?
LE PETIT : Un.
LE GRAND : Tu mens.
LE PETIT : Deux.
LE GRAND : Tu mens et si tu dis trois tu vas mourir. Combien ?
LE PETIT : Dix-sept, je te le jure.
LE GRAND : Dix-sept et ces deux-là font dix-neuf. Tu me les ramèneras, OK ?
LE PETIT : Promis juré.
LE GRAND : (au Moyen) À ton tour maintenant.
LE GRAND : Depuis quand tu es heureux ?
LE MOYEN : Depuis que tu es notre chef.
LE GRAND : Et moi depuis cet instant je suis (il frappe le Moyen d'un coup de tête, le Moyen tombe) sans pitié.
LE GRAND : (au Petit) Réveille-le.
LE MOYEN : (en se réveillant) Mon Père !
LE GRAND : Il est allé chercher ta mère. Lève tes mains !
LE GRAND : Mais c'est pas possible. On dirait que tu n'as rien mangé depuis ta naissance.
LE MOYEN : Eh oui, j'attendais que tu me le recommandes.
LE GRAND : Tu n'as pas visité les chiottes ce jour ?
LE MOYEN : Non.
LE GRAND : Dans ce cas déshabille-toi !
LE MOYEN : Me déshabiller ?
LE GRAND : Tu veux que je le fasse moi-même peut-être ?
LE MOYEN : Dans ce cas je préfère te dire la vérité. Tout à l'heure j'avais la diarrhée et je n'avais pas le temps d'aller aux chiottes alors j'ai tout versé là-bas.
LE PETIT : C'est pour ça que je sens la merde depuis un beau temps.
LE GRAND : Vas-y Petit voir combien il a mangé.
LE PETIT : Où ?
LE GRAND : Compter les pépins de la merde de ton frère. Vas-y, tu n'en mourras pas.
LE PETIT : Unnnnn... tchm (longue et forte expression)
LE GRAND et LE MOYEN : (reprenant en choeur) : tchm
LE GRAND : Un.
LE PETIT : Un... tchmtchm
LE GRAND et LE MOYEN : (reprenant en choeur) : tchmtchm
LE GRAND : Ça fait trois.
LE PETIT : Un... tchmtchmtchm
LE GRAND et LE MOYEN : (reprenant en choeur) : tchmtchmtchm
LE GRAND : On en est à quatre.
LE PETIT : (toute petite voix) Untchm.
LE GRAND : C'est quoi ça ?
LE PETIT : Un demi.
LE GRAND : (au Moyen) Comment ça, un demi ?
LE MOYEN : L'autre moitié était mangée par les oiseaux.
LE GRAND : Pour moi il n'y a pas de demi. (au Petit) Comment de tchm t'as fait Petit ?
LE PETIT : Je ne sais pas.
LE GRAND : Dans ce cas recommence et dis-le en rafale ! Baisse un peu la tête. Vas-y !
LE PETIT : Unnnn... tchmtchmtchmtchm...
LE GRAND : Vingt-six en tout. Je te les dois et ne discute pas. À mon tour de manger.
LE GRAND : À boire !
LE GRAND : Maintenant, on va parler sérieux et laborieux. Que diriez-vous frérots si on augmentait davantage la productique ?
LE PETIT et LE MOYEN : Qu'on l'augmente, chef !
LE GRAND : Levez donc le Débile, j'ai un discours à vous faire.
LE PETIT : Laisse-le rêver chef et demain à l'aube des coqs je le réveillerai.
LE GRAND : Levez-le à l'aube de cet instant car le discours l'intéresse.
LE PETIT : Viens m'aider, Moyen !
LE PETIT : (en tapant sur la tête du Débile) Un, deux.
LE GRAND : Mes associés et mes associatiques dans la terre de la paisibilitique...
LE GRAND : Hm, hm...
LE GRAND : Notre arboritique -- n'applaudissez pas ! -- a besoin de force et de soins éternels. Vous devez faire tout pour augmenter la productique, applaudissez !
LE GRAND : Travaillatique et sériositique pour assurer l'avenitique. Trabakho !
LE MOYEN et LE PETIT : (en chantant) Trabakho, trabakho, oh débilique !
LE NARRATEUR : Le jour ne leur a pas suffi, ils l'ont fait travailler la nuit et c'est ça la vie : le riche veut toujours plus de richesses et le gouverneur veut plus de pouvoir. Ainsi ses frères avec leur dictature ont rassasié leur faim et veulent manger encore et encore, tandis que lui avec sa confiance et sa peur n'a fait qu'engendrer pour son être malheur et misère et ce n'est pas encore fini...
LE GRAND : Un...
LE GRAND : Il est temps mes chers frères de passer à une autre étape dans la familiatique. Il est temps de passer aux relations technico-économiques avec d'autres familiatiques civilitiques.
LE PETIT et LE MOYEN : Comment ?
LE GRAND : On leur donne notre fruitique et...
LE PETIT et LE MOYEN : Ah non et non !
LE GRAND : Et ils nous donnent en échange d'autres choses exotiques.
LE PETIT et LE MOYEN : Ah bon !
LE GRAND : C'est toi Moyen qui sera notre interlocutérique.
LE PETIT : Je vais avec lui.
LE GRAND : Non, le chemin est rude et je crains que tu t'égares.
LE GRAND : Donne à ton frère quelques échantillons et dis-lui au revoir.
LE GRAND : Tu t'en vas Moyen chez eux tu t'en vas...
LE GRAND : Et quand tu arriveras chez eux tu leur diras :
LE MOYEN : Moi donner bananes, pommes, cerises, et toi quoi me donner ?
LE GRAND : (masqué et tournant autour de lui) On te donne la science.
LE PETIT : (masqué) L'avenir !
LE GRAND : La chimie et le nucléaire !
LE PETIT : L'ultra-violet et l'infra-rose !
LE GRAND : On te fera visiter Mars et Jupiter !
LE PETIT : Et boire un café sur Vénus !
LE GRAND : On te transfigurera de crocodile en ange !
LE PETIT : On anisera ton corps nauséabond !
LE GRAND : On te rendra charmant.
LE PETIT : La nourriture tu ne la mâcheras plus !
LE GRAND : On te la vendra mâchée !
LE MOYEN : D'ailleurs même moi je n'ai plus de molaires.
LE PETIT : On te fera la tempête et le beau temps.
LE GRAND : On te fera vivre dans un paradis.
LE PETIT : Tu deviendras ainsi :
LE GRAND et LE PETIT : Divin.
LE GRAND : Tu commanderas le ciel et la terre.
LE PETIT : La lune et les mers.
LE GRAND : Tout ceci bien sûr contre quelques branches de votre arboritique.
LE MOYEN : Je vous donnerai tout l'arbre et le Débile comme cadeau. Donnez-moi de quoi surprendre mes frères.
LE PETIT : Tiens la fatalité, tiens ! (il lui donne une arme à feu modifiée)
LE GRAND : Tiens le délice suprême, tiens ! (il lui donne la bouteille colorée)
LE PETIT : Tiens l'information télé-magique, tiens ! (il lui donne l'écran de télé)
LE GRAND : Tiens la bombe hydraulique !
LE PETIT : Le dernier cri de l'esthétique !
LE GRAND : Le syndrome de la nudité !
LE PETIT : Le vaccin de l'invisibilité !
LE GRAND : Le chromosome de l'immortalité !
LE PETIT : Tiens et vole en paix.
LE GRAND : Que la technologie te protège.
LE MOYEN : Vole en paix, Moyen, vole... Fais gaffe aux nuages... Attention à cet aigle qui passe... Ralentis... Tout doux. (il hume) Je sens déjà l'odeur du débile... Atterris, Moyen... Doucement, doucement. Stop... Ouvre la porte. Descends. Essuie tes vêtements et marche tête bien levée... Montre à tes frères que tu n'es plus le Moyen d'autrefois.
LE GRAND : (au Petit) Vas voir. Qu'est-ce qu'il a ton frère ?
LE PETIT : Eh, Moyen ! Moyenou ! Minou !
LE PETIT : Eh, oh, tu m'entends ?
LE MOYEN : Ne me touche pas sale créature. Couché !
LE PETIT : Cette chose n'est pas notre frère...
LE GRAND : Peut-être qu'il est hanté par un démon étranger. Attends j'ai une idée. Un !
LE PETIT : Je te l'ai dit, ce n'est pas notre frère.
LE GRAND : Non, non, je crois qu'il n'a pas entendu. Je recommence : Un !
LE GRAND : Moyen ! Tu me reconnais ?
LE MOYEN : (en l'embrassant) Grand chef ! Comment ça va ? Comment va notre chère arboritique ? Comment va tout le monde ? Comment...
LE GRAND : Ça va à merveille. Dis-nous ce que tu nous as ramené ?
LE MOYEN : Que vous dire mes frères, et que vous raconter ? Je vais vous étonner, vous couper le souffle. Je vais vous affoler. Je vais...
LE GRAND : (en criant) Stop, stop ! Qu'as-tu ramené ?
LE GRAND : Et tu crois que tu vas m'étonner avec ça ?
LE MOYEN : Eh oui, parce que ce n'est pas ce que vous croyez. Asseyez-vous !
LE MOYEN : Dis-moi maintenant Grand Frère quelle image tu désires voir en ce moment précis.
LE GRAND : La mienne.
LE MOYEN : (à la télé) Allume-toi !
LE MOYEN : Image du Grand Frère de la familiatique vivant sous l'arboritique.
LE GRAND : Mais c'est moi là !
LE PETIT : Moi aussi !
LE GRAND : (au Moyen) Et pourquoi celui-là est à côté de moi ? Enlève-le vite !
LE MOYEN : (au Petit) Viens par ici toi. (au Grand) Et maintenant ?
LE GRAND : Maintenant je suis seul. (à la télé) Coucou, c'est moi. C'est formidable, cette chose ! Cela me permettra de savoir ce que vous faites en mon absence !
LE MOYEN : Mais qui ose faire quoi que ce soit en ton absence !?
LE GRAND : Montre-moi maintenant d'autres images !
LE MOYEN : Lesquelles ?
LE GRAND et LE PETIT : De filles !
LE GRAND : (au Petit) Tu te tais toi !
LE MOYEN : Comment les veux-tu ? Blondes ! Rousses ! Noires ! Jaunes ! Brunes ! Et quel âge ?
LE GRAND : Dix-huit ans, blondes, yeux verts et nues si possible !
LE MOYEN : (à la télé) Change de fréquence, une image de filles blondes âgées de dix-huit ans, yeux verts et sexy.
LE GRAND : Oh Dieu, quelle beauté !
LE PETIT et LE GRAND : Sssst... Sssst... Eh toi !
LE GRAND : (au Moyen) Fais-les disparaître vite !
LE GRAND : Ceci m'appartient, y compris ce qu'il y a dedans. (au Petit) Viens toi.
LE PETIT : Tu me donnes une de ces filles.
LE GRAND : Elles sont plus grandes que toi.
LE PETIT : Je la partagerai en deux.
LE GRAND : (au Moyen) Tu lui ramèneras un petit machin comme celui-là. Dis oui !
LE MOYEN : Bien entendu chef !
LE GRAND : (au Petit) Allez, ramasse, ramasse !
LE MOYEN : Attends, Grand, attends !
LE GRAND : Quoi ?
LE MOYEN : Cette chose vaut deux branches de l'arboritique. C'est le marché que j'ai fait avec ceux qui me l'ont donnée.
LE GRAND : Et où est le problème ? Prends ce que tu veux !
LE MOYEN : (en sortant un papier de sa poche) Avant ça tu dois signer ici.
LE GRAND : Donne, donne.
LE MOYEN : Le Petit aussi.
LE PETIT : Je ne signe pas, moi.
LE GRAND : Et pourquoi ?
LE PETIT : Parce que je n'ai rien pris du tout.
LE GRAND : Mais j'ai déjà ordonné au Moyen de te ramener un tout petit machin la prochaine fois.
LE PETIT : Je ne veux pas de machin. Je veux une fille, de grande taille si possible.
LE GRAND : D'accord. (en sortant son couteau) Tu signes maintenant !
LE PETIT : Bien sûr. (il signe)
LE GRAND : Qu'as-tu ramené encore, Moyen ?
LE MOYEN : La fatalité. (il sort l'arme à feu et la donne au Grand)
LE GRAND : (en retournant l'arme vers lui) C'est quoi ça ?
LE MOYEN : Non, non, non, pas comme ça ! (il lui montre comment la tenir) Écoute ! Si tu mets ton doigt ici (la gâchette) et tu appuies, le feu sort par là (le canon) et quand ce feu atteint un obstacle, ce dernier explose.
LE GRAND : C'est vrai, ça ? Tu veux dire que cette chose peut éliminer n'importe quel obstacle !?
LE MOYEN : Oui chef.
LE GRAND : Vous êtes tous les deux des obstacles. Toi en premier lieu Petit. (il le prend pour cible)
LE PETIT : (en pleurant) Mais je t'ai toujours aimé frère, et je t'aime encore.
LE GRAND : Prouve-le !
LE PETIT : (il aboie) Tu vois ? Tu peux faire de moi ton caniche. (il indique le Moyen) C'est celui-là qui ne t'aime pas. Il me l'a dit tant de fois !
LE MOYEN : (il miaule) Moi je suis ta chatte. (il indique le Petit) C'est celui-là qui te déteste.
LE PETIT : (en se cachant) Non, non, au Moyen !
LE MOYEN : (en se cachant) Au Petit !
LE PETIT : Pourquoi pas au Débile ?
LE MOYEN : Si tu élimines le Débile, qui travaillera à sa place ?
LE GRAND : Sur qui l'essayer alors ?
LE PETIT : Sur celui qui te désobéira.
LE GRAND : Good idée ! Tiens, Moyen. (il lui donne le couteau) Ceci (l'arme à feu) m'appartient.
LE MOYEN : Tu dois donc signer encore.
LE GRAND : Donne. (il signe)
LE MOYEN : Le Petit !
LE PETIT : Donne, donne. (il signe)
LE GRAND : Et à présent la suite, Moyen.
LE MOYEN : Le concombre congelé et le haricot pâté.
LE GRAND et LE PETIT : Civilisation !
LE MOYEN : L'air liquéfié et l'eau comprimée.
LE GRAND et LE PETIT : Civilisation !
LE MOYEN : La robotique et les touches.
LE GRAND et LE PETIT : Civilisation !
LE MOYEN : La sexualité en vrac.
LE GRAND et LE PETIT : Civilisation !
LE MOYEN : L'ivresse et la musique.
LE GRAND et LE PETIT : Musique !
LE PETIT : (saoul) Écoutez-moi, têtes de mules !
LE PETIT : Que diriez-vous si on le vendait et si on partait vivre chez eux ?
LE MOYEN : Tu as raison Petit.
LE GRAND : Il n'y aura ni vente ni départ. Ici meurt tout le monde et déjà vous feriez mieux de réveiller le Débile travailleur.
LE PETIT : Qu'est-ce qu'il va travailler le pauvre ? L'arboritique c'est fini, il est mort.
LE GRAND : Qu'il le ressuscite ! (les menaçant avec l'arme) Réveillez-le.
LE PETIT : (secouant le Débile) Eh Débilo ! Réveille-toi pour travailler ! Vite ! (il lui donne la sape) Et dès cet instant, l'eau que tu boiras, tu la payeras puisque :
LE GRAND et LE MOYEN : Tu la bois de l'arboritique.
LE MOYEN : L'air que tu respireras tu le payeras, (en le fouettant) puisque :
LE GRAND et LE PETIT : Tu le respires de l'arboritique.
LE GRAND : Le sommeil tu le payeras, (en le fouettant) puisque :
LE MOYEN et LE PETIT : Tu ronfles paisiblement sous l'arboritique.
LE PETIT : Même ta merde tu la payeras (en le fouettant) puisque :
LE GRAND et LE MOYEN : Tu oses polluer l'arboritique.
LE MOYEN : Le rêve aussi tu le payeras (en le fouettant) puisque :
LE GRAND et LE PETIT : Tu rêves pendant que nous faisons des cauchemars à cause de l'arboritique.
LE GRAND : Chaque fait que tu fais est à payer (en le fouettant) puisque :
LE MOYEN et LE PETIT : Tu vis heureux grâce à l'arboritique.
LE GRAND : Même la tombe qui t'abritera le jour de ta mort tu la payeras, travaille maintenant.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Travaille, travaille, travaille...
LE NARRATEUR : Ils ont mordu son front... Ils ont bu sa sueur et son sang... Ils ont voulu posséder son âme avec force et arme... Ils ont robotisé son être et joué sur sa vie les maîtres dont les actes ne se discutent pas. Mais si longue soit la nuit le jour viendra et si solide que soit la chaîne elle rouillera et se cassera... Et le moment est venu... Ainsi dans une nuit obscure et agitée et tandis que ses frères ivres morts dormaient il a brisé ses chaînes (le débile brise ses chaînes) et ôté le bandeau sur ses yeux pour enfin voir la réalité en face...
LE DÉBILE : Eh, eh, eh, où arbre où ? Où mère où ?
LE GRAND : (encore saoul) Je crois que la goule l'a mangé.
LE DÉBILE : (en colère) Où mère pas rit moi ?
LE MOYEN : Le vent l'a emporté. Le vent. Ooooouf !
LE DÉBILE : Je ne plaisante pas. Assez ! J'en ai marre de vous. Marre.
LE PETIT : Oh, le Débile a retrouvé sa langue !
LE GRAND : Il est guéri !
LE DÉBILE : Le Débile est guéri ! Et vous, quand est-ce que vous guérirez ? Quand ? Vous m'avez torturé et j'ai gardé le silence. Vous avez dévoré, violé et souillé votre mère et j'ai gardé le silence. Vous l'avez ravagée et j'ai gardé le silence. Vous avez failli au serment de notre Père, à la redevance et j'ai gardé le silence, (en criant) le silence, le silence. (il se met à genoux devant l'arbre) Pardonne-moi, Mère, (en pleurant) pardonne-moi, je n'ai su protéger ton honneur. Pardonne mon mutisme, Père, j'étais trop stupide... Mais non, je ne suis pas stupide. Moi je t'ai travaillée de tout mon coeur, Mère. Moi, c'est la fraternité qui m'a trahi. C'est la grande confiance que j'avais en ces monstres (il montre ses frères). (en criant) Ce sont ceux-là Mère qui m'ont trahi, ces démons, ces diables.
LE GRAND : Un peu de respect, oh !
LE DÉBILE : Le respect ! C'est quoi le respect ?
LE GRAND : Tais-toi, je te l'ordonne !
LE MOYEN et LE PETIT : Tais-toi !
LE DÉBILE : Je l'ai fait trop longtemps.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Tais-toi, sinon...
LE DÉBILE : Sinon vous me tuerez ? Allez-y !
LE GRAND : Fais-le taire, Moyen.
LE MOYEN : D'accord, chef ! (il enfonce le couteau dans le ventre du Débile)
LE GRAND : À toi maintenant, Petit.
LE PETIT : C'est tout ce que j'attendais. (il frappe le Débile avec la sape)
LE MOYEN et LE PETIT : À toi maintenant, chef !
LE NARRATEUR : Ils ont tué le Débile. Ils ont violé leur mère et failli à la redevance. Ruine sur ruine mais celui qui raisonne bien apprend la leçon alors que celui qui est aveugle, qui veut être aveugle restera éternellement aveugle. Revenons à notre pièce pour dire que la mort du débile, son sang versé gratuitement a donné à l'arbre la vie et à la vie un nouveau-né appelé :
LE GRAND, LE PETIT et LE MOYEN : Eh, eh, quel est ton nom ?
LE NARRATEUR : Le nouveau-né a dit « Mon nom est "le pouvoir de dire oui et non". Mon nom est "Liberté d'expression". Mon nom est "Droit d'avoir un coin pour dormir et une fraction de temps pour vivre". Mon nom est "D". »
LE GRAND : Qu'est-ce qu'il a dit ?
LE MOYEN : Il a dit "P".
LE PETIT : Non, non, il a dit "E".
LE GRAND : Mais non, il n'a dit ni "P" ni "E".
LE MOYEN et LE PETIT : Et qu'est-ce qu'il a dit ?
LE NARRATEUR : J'ai dit "D". (entrant chez eux) Un grand "D".
LE GRAND : Qui es-tu toi ?
LE NARRATEUR : Je suis le Narrateur de la pièce et je suis intervenu pour vous faciliter les choses et passer à un autre acte.
LE GRAND : Et qui t'a dit qu'on fait du théâtre ?
LE MOYEN : Et d'abord tu n'as pas le droit de mettre ton nez dans les affaires de la familiatique.
LE PETIT : Allez, décampe et vite !
LE PETIT et LE MOYEN : Fous le camp, allez !
LE GRAND : Mais qu'est-ce qu'il a dit, frères ?
LE MOYEN et LE PETIT : Il a dit "D". Grand "D".
LE NARRATEUR : Ils ont parlé de toi, grand "D"... Ils t'ont longuement discuté... Ils te discuteront à l'éternité... Dans les réunions et les débats... Les dingues et les ingrats... Les sages et les ignorants... Les naissants et les mourants et ceux qui n'ont pas encore existé... Ils ont dit :
LE PETIT : Que tu es belle... Drôlement belle... Une divine tourterelle... Un arc-en-ciel et ils ont dit :
LE MOYEN : Les pessimistes et les avares... Les silencieux et les gueulards... Les saints et les maudits... que tu procures le paradis et ils ont dit :
LE GRAND : Que tu vaux en celui qui vit ce que vaut l'âme dans la vie et ils ont dit :
LE NARRATEUR : Que ton adoption n'est pas chose facile et que celui qui saura le faire engendrera paix et prospérité pour lui et pour son peuple.
LE GRAND : Donc il n'y a que moi qui saurai l'adopter. Je suis le Grand et le chef. (il prend la poupée)
LE MOYEN : Toi ! Et tu parles encore ? Tu nous as fait le tir et le pire et tu oses dire que tu peux l'adopter. C'est moi qui l'adopterai. (il arrache au Grand la poupée.)
LE PETIT : Toi et lui vous ne connaissez rien dans le domaine de l'adoption et étant donné que c'est moi qui avais adopté le Débile, je saurai faire de même avec le bébé. (il arrache au Moyen la poupée)
LE GRAND : Tu t'imagines que tu as affaire à un petit sloughi. Donne, donne le bébé. (il arrache au Petit la poupée)
LE MOYEN : Écoute Grand, avec tout le respect que je ne te dois pas, je te demande pour la dernière fois de me confier le bébé !
LE PETIT : J'ai une idée !
LE GRAND et LE MOYEN : Quelle idée ?
LE PETIT : Pose le bébé où il était. Pose-le, n'ai pas peur.
LE PETIT : Faisons la course et celui qui arrivera le dernier l'adoptera.
LE GRAND et LE MOYEN : Bonne idée !
LE PETIT : À trois on démarre.
LE PETIT : Un.
LE GRAND et LE MOYEN : Deux.
LE NARRATEUR : Mais écoutez-moi bien messieurs ! L'adoption de ce grand "D" est une affaire d'État et de citoyen et d'une loi intermédiaire. Ce grand "D" messieurs requiert un homme de circonstances possédant un grand coeur et un esprit sain. Il requiert un homme cultivé et apte à procurer le vivre et la paix à ses concitoyens. Un homme messieurs, un homme !
LE GRAND : Heureusement vous avez tous entendu ce qu'il vient de dire.
LE MOYEN et LE PETIT : Ce qui veut dire ?
LE GRAND : Ce qui veut dire chers citoyens (il prend la poupée et l'élève au-dessus de sa tête) que je suis l'homme dont il parle puisque dans la politique je suis très fort. Dans l'économie je suis un génie, et doué dans l'astrologie. Capable dans la problématique et surdoué dans la géophysique. C'est moi qui vais vous sauver. Donnez-moi seulement ce bébé. (il caresse la poupée)
LE MOYEN : (en lui arrachant la poupée) Moi noble peuple, donne-moi un marteau et je te donnerai une fenêtre. Je donnerai à chacun de vous une fenêtre pour qu'il puisse goûter l'air et le soleil... Et celui qui veut en savoir plus sur mon programme peut contacter le PLFH24. C'est le Parti Libéral des Fenêtres. Je ne veux que ce bébé mesdames.
LE PETIT : (en prenant la poupée) Quant à moi mes amis, mes frères, je vous bâtirai cinq cents milliards de logements au large de l'Océan Indien. Je vous offrirai le Bangladesh dans des canettes et Djibouti en bouteilles. Moi je vous rendrai tous des anges. Celui qui a une bosse au dos je la mettrai dans sa poitrine. Vos morts, eh oui, vos morts, je peux les ressusciter. Je vous ferai lever le soleil à minuit. Bien sûr, avec l'aide du bébé.
LE NARRATEUR : De ces dires inouïs, en mille langues traduits, et de ces propos colorés dans divers tableaux azurés, rien ici-bas n'est vrai mais ça continue...
LE GRAND : (en prenant la poupée) C'est moi Isaac Newton chers citoyens et c'est moi qui ai découvert la pesanteur... Aristote et Darwin étaient mes amis intimes. Ceci prouve que je sais ce qui te fera plaisir good citoyen.
LE MOYEN : (en lui arrachant la poupée) Ne l'écoutez pas. Il ment comme il ment. Par contre moi j'étais ambassadeur à l'époque. Je saurai donc vous réaliser...
LE PETIT et LE GRAND : Réaliser ! Quoi donc ?
LE MOYEN : La réalisation, le réalisme, le réalisage, le réel, la réalité, la re-réalité et tous les dérivés de réa.
LE PETIT : (en prenant la poupée) Il est fou celui-là, alors que moi je suis hypersage. Moi mon principe et mon objectif sont la musique et l'ambiance. (au technicien qui s'occupe de la musique) Allume la musique toi. On débat de nos problèmes avec la musique. On travaille, on se promène et on dort avec la musique. Je vous mettrai un haut-parleur dans chaque coin de rue. Avec l'aide bien entendu de ce grand "D".
LE NARRATEUR : Chacun a créé une foutaise et a monté en scène une raison à cette foutaise et les discours ont pris de l'ampleur dans leur gravité et leur bizarrerie sous la couverture de ce grand "D" bien sûr.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Bien sûr, bien sûr, bien sûr. (en attrapant la poupée en même temps)
LE NARRATEUR : Et celui qui veut semer la tempête sème la tempête.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Puisque le "D" lui donne ce droit.
LE NARRATEUR : Celui qui a un problème de logement peut monter une tente sur l'autoroute.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Le Grand "D" lui donne ce droit.
LE NARRATEUR : Celui qui veut marcher à poil, ne lui offre pas une culotte.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Étant donné que le "D" lui donne ce droit.
LE NARRATEUR : Ton voisin ne te plaît pas, abats-le comme un cafard.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Il va sans dire que le grand "D" te donne ce droit.
LE NARRATEUR : Tout est permis quand...
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Tu parles du grand "D".
LE GRAND : Vive le parti des moustiques. (en tirant sur la poupée il lui arrache un bras)
LE MOYEN : Plutôt vive le parti des mules. (en tirant sur la poupée il lui arrache la tête)
LE PETIT : Vive le rassemblement des femelles à poil.
LE GRAND : (sortant son arme) Donc, c'est la guerre.
LE MOYEN : (en sortant son couteau) La guerre !
LE PETIT : (en sortant la sape) La guerre !
LE GRAND, LE PETIT et LE MOYEN : À l'attaque !
LE NARRATEUR : On fait couler le sang... On profane le sacré... On viole l'honneur... On achève les âmes... On mutile les corps... On les décapite et on s'amuse à les exhiber dans les rues... on éventre les femmes enceintes... On kidnappe les jeunes filles... On égorge les nourrissons... On brûle vif les hommes... On fait exploser les bombes sous les pieds des anges... On met le feu aux champs de blé et je ne peux rien dire, rien faire que de te regarder mourir, Mère... J'avale en silence ma douleur de peur qu'il y ait en mes dires une transgression d'une quelconque loi ou un avilissement d'une quelconque religion et ma destinée sera une scie non limée sur mon cou ou une balle impie dans ma cervelle... Oh oui Mère, je garde ce silence forcé pour ne pas être partie prenante dans cette sale et minable guérilla. Ce virus qui fauche le bon et le mauvais avec la même faux. Ce conflit fatal qui ne fait pas la différence entre le coupable et l'innocent. Cette guerre qui ne ressemble à aucune guerre et l'histoire témoigne...
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : (en se levant doucement) L'histoire témoigne... L'histoire témoigne... L'histoire témoigne...
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Père !
LE PETIT : Mais où sommes-nous ?
LE MOYEN : Au paradis je crois !
LE GRAND : Je crois que c'est en enfer que nous sommes. Vous ne voyez pas la ruine ?
LE PETIT : Je crois que le Moyen a raison, pas toi, car je ne crois pas que notre Père mérite l'enfer. Nous sommes au paradis, frères.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Au paradis ! Hourra !
LE PÈRE : Vous ! Au paradis ?
LE PÈRE : Où est votre frère malade ?
LE GRAND, LE PETIT et LE MOYEN : Pauvre frère !
LE GRAND : Il n'a pas supporté ta mort.
LE MOYEN : Il a alors décidé de te rejoindre.
LE PETIT : Et sache qu'on l'a guéri, Père.
LE PÈRE : (en criant) Vous l'avez tué, oui !
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Mais non, Père !
LE PÈRE : Non, Père ! (il regarde vers une autre direction) Est-ce vrai cela cher fils ?
LE DÉBILE : C'est eux qui m'ont assassiné, Père, c'est eux.
LE PÈRE : Vous l'avez tué, salopards ! Bande de crétins ! Vous avez commis un crime qui restera à jamais dans l'histoire.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Pardon, Père !
LE PÈRE : Votre frère, vous ne l'avez pas pardonné, vous ! Vous n'avez eu aucune pitié pour lui et pour la redevance ! Est-ce que vous vous en êtes acquittés ? Est-ce que vous avez protégé votre mère ?
LE DÉBILE : Ils n'ont même pas protégé leurs âmes. Le pouvoir et la fortune les ont aveuglés et les ont poussés à s'entre-tuer et ils ont totalement oublié qu'avant ton départ Père tu nous avais dit :
LE PÈRE : Si un jour un quelconque conflit ou un moindre malentendu siégeait entre vous, consultez ce livre (en indiquant le livre) et vos différends s'envoleront.
LE PETIT, LE MOYEN et LE GRAND : Le livre ! Le livre... (ils répètent ces mots plusieurs fois et à voix basse en ramenant le livre)
LE NARRATEUR : (tandis qu'en bruit de fond les trois frères ne cessent de répéter "Livre") Chaque nation a son livre, chaque génération a son livre, et le peuple qui n'a pas de livre racontant son histoire et servant de leçon n'est pas un peuple.
LE PÈRE : Ouvre Grand Fils votre livre et lis ce qui est écrit à la première page.
LE GRAND : (en ouvrant le livre) La première page Père parle d'un brave homme auquel on a arraché le cuir chevelu et en mourant il a dit à ses bourreaux :
LE MOYEN : « Ôtez ma peau et mes veines ! Crevez mes yeux ! Criblez-moi de flèches... Le plus important c'est qu'un jour mes fils et mes neveux vivront libres et en paix sous cet arbre. »
LE PETIT : (en tournant la page) Et ici un autre père a été égorgé devant ses petits pour avoir défendu cet arbre.
LE GRAND : (en tournant encore la page) Et une courageuse dame a été violée puis abattue en plein jour pour avoir dit : « Laissez en paix cet arbre. »
LE MOYEN : Et à ce jeune homme on a incisé les muscles et on a versé du sel sur ses blessures pour avoir vénéré cet arbre.
LE PETIT : Des villages entiers ont été rayés (à pleine voix) de la carte.
LE GRAND : Des milliers de personnes ont été massacrées.
LE MOYEN : Des centaines ont disparu.
LE PETIT : Des orphelins, des sans-abri, des handicapés et le chaos total...
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Pour enfin libérer cet arbre !
LE NARRATEUR : Et l'arbre est enfin libéré ! Sommes-nous aussi libres mes amis ? Non et encore non puisque le sang n'a pas cessé de couler. Il coule encore et encore et cela me rend dingue. Oh oui vous deviendrez dingues de savoir qu'à la télé, que dans les livres d'histoire, que dans les journaux et que dans tout ce qui est informé en direct ou en différé on s'amuse à nous dire que nous sommes libres.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Et pourquoi donc on meurt encore ?
LE NARRATEUR : Et pourquoi vous mentez ? Pourquoi vous me dites que nous sommes libres ?
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Puisque le peuple meurt encore.
LE NARRATEUR : L'arbre n'est-il pas vraiment libéré ?
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : Pourquoi donc on meurt encore ?
LE NARRATEUR : On meurt encore et toujours.
LE GRAND, LE MOYEN et LE PETIT : De toutes les crises on meurt.
LE GRAND : On meurt facilement d'un chômage qui ne cesse de s'accroître.
LE MOYEN : D'un logement qui tarde à venir ou qui ne viendra jamais.
LE PETIT : On meurt de ne pouvoir acheter une aspirine.
LE GRAND : De ne pouvoir et ne vouloir donner un pot-de-vin pour acquérir le moindre droit.
LE MOYEN : De dire non à ceci ou oui à cela.
LE PETIT : On meurt d'une religion pervertie.
LE GRAND : D'un système pourri et assassin.
LE MOYEN : D'un terrorisme aveugle.
LE PETIT : D'un désespoir éternel.
LE GRAND : D'un vide fatal.
LE NARRATEUR : Et de folie... Oui, on devient fou lorsqu'on a peur de son ombre.
Lorsqu'on a du mal à reconnaître un père maçon devenu président
d'un quelconque parti de sa mère illettrée conférenciant la presse contre le parti
de son mari et de son frère calme tenant une arme à feu et prenant sa mère
pour cible et de sa soeur douce engageant un tireur d'élite pour éliminer son frère
et de chacun d'entre nous transformé en une créature habile à nuire et non
à faire du bien. Jusqu'à quand pourras-tu minable citoyen subsister ?
| Chanson : | Assez de peur Assez de terreur Assez de malheur Assez de douleur Assez de tueurs Et qu'on attise pour une fois les couleurs De la paix, de la liberté Du droit, de la fraternité Pour un demain meilleur |
|
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Copyright © 1993, 1994, 1995, 1996, Nikos Drakos, Computer Based Learning Unit, University of Leeds. Copyright © 1997, 1998, 1999, Ross Moore, Mathematics Department, Macquarie University, Sydney. Translation réalisée le 15-11-2002 et retravaillée avec l'éditeur Bluefish |